A l'écoute : Quiet Nights de Diana Krall
Le lecteur déjà attentif aura remarqué que sur le premier billet de ce tout jeune blog est écrit :
"Il ne s'agit pas ici de re-faire, ni de re-lire, ni de re-connaître, ni de re-trouver, ni surtout pas de se souvenir."
Or, il aura peut-être réalisé aussi que dans le deuxième billet, il y a des indices qui semblent indiquer que la scène décrite est un souvenir :
"Alors je prends une photo."
Hum. Contradiction ou pas ?
Une photo est selon moi une portion d'espace-temps figé, où ni le temps ni l'espace ne se transforment. En ce sens, c'est comme une "information pure", sans contexte. Une photo n'a ainsi aucune valeur, sauf pour l'émetteur et pour le récepteur de l'information qu'elle contient.
Mais, de manière plus subtile encore, l'information n'a aucune "valeur" si personne ne lui en donne.
Quelle est donc la nature de cette "valeur" ?
Le sens.
La pertinence.
A la fois pour l'émetteur et pour le récepteur. Il se peut d'ailleurs que la pertinence soit a priori différente pour l'un et l'autre, il arrive aussi qu'elle soit "isomorphiquement" la même. Ce dernier mot "compliqué" pointe ainsi ici non une identité de sens ("=") mais au moins une analogie de sens. Dit autrement, ce n'est pas A=B, alors C=D, mais A est à B ce que C est à D et réciproquement. C'est donc la relation à la relation entre des éléments (ici: A,B, C, D) qui est pointée par l'émetteur/récepteur et non les relations entre les éléments eux-mêmes, ni même les éléments eux-mêmes. C'est bien dans la relation à la relation entre les éléments (qui définissent ainsi l'information) que se trouve la pertinence, le sens, aussi bien pour l'émetteur que pour le récepteur de l'information.
Si je postule qu'un souvenir est une information mise en mémoire, alors le billet "Connaissances..." relate un souvenir.
Si je postule qu'un souvenir peut-être également une information pertinente mise en mémoire, je retiens de facto, non seulement l'information elle-même, mais sa pertinence, son sens, à un moment donné, lié à un certain espace-temps, un certain contexte.
La pertinence n'est ainsi jamais absolue, car elle dépend du contexte, toujours ! Son inter-dépendance est absolue tandis que sa co-dépendance est relative.
Ainsi l'information pertinente peut devenir non-pertinente et réciproquement, selon le moment où l'information est "examinée", émise/reçue par l'émetteur/récepteur.
Ainsi, le souvenir relaté dans "Connaissances..." n'en est pas vraiment un car la pertinence de ce regard décrit m'a toujours échappé, jusqu'à peu.
Ainsi, le souvenir relaté dans ce billet en est un, de fait, aujourd'hui, car la pertinence de ce souvenir est mise également en mémoire. Je pourrais donc me souvenir du sens de ce regard regardé.
Il se peut aussi que, un jour prochain, je donne un autre sens à ce regard. Lorsque, par exemple, l'enfant m'aura, une fois devenue adulte, re-tourné ce sens pour elle.
Ce retour de pertinence est comme une présentation à nouveau, une re-présentation.
Si, et seulement si, la pertinence de l'information change, je peux dire qu'il y a connaissance à nouveau.
Il y a là très précisément re-connaissance.
Non pas de ce qui est même, de ce qui est identique, au sens "=", mais de ce qui est précisément différent, autre.
Dans ce regard entre un père et sa fille, il y a ce que le père et la fille s'envoient mutuellement : du même et du différent. Mais le père sait, lui, que c'est différent en même temps que c'est le même ! La fille, à cet âge-là ne le sait pas encore : elle voit seulement le même (dans ce différent qui lui est présenté). Lorsqu'elle grandira, le père doit s'assurer que la fille voit aussi le différent, ce différent relié très étroitement au même. Cette "assurance" est pour ma part, un acte d'amour du père envers sa fille.
Ainsi, lorsque la fille verra, sans doute chez un autre homme d'ailleurs qui peut lui apparaître au premier abord comme du même, le différent, elle re-trouvera la connaissance du même et s'apercevra alors que c'est différent : elle se re-connaitra en ce différent/même.
Si la fille peut alors communiquer cette découverte à son père, ce dernier sera le plus heureux des pères car il aura compris alors que sa fille, d'une certaine manière l'a vraiment re-connu tout en se re-connaissant elle. De la même manière, le père, au tout début de la vie de sa fille, en la connaissant "brutalement" à sa naissance comme "même", l'a re-connu officiellement auprès de la société des hommes comme "différente".
Ainsi, la connaissance, ou co-n-naissance, ne suffit pas, le même ne suffit pas.
Cette connaissance n'est pertinente qu'au moment où elle devient re-co-n-naissance, au moment où elle devient différente.
Au delà de l'information et du système informationnel ici illustré,
au delà d'un regard entre le père et sa fille ou/et entre la fille et son père,
il s'agit d'amour.
mardi 12 octobre 2010
lundi 11 octobre 2010
Connaissances...
A l'écoute : When I Look in Your Eyes de Diana Krall
Du bruit de jouets d'enfant. Cela vient de la terrasse. Nous sommes au début de l'été. Elle est là.
Elle est là, dans son parc gonflable, elle a à peine un an.
Elle joue, elle joue, elle joue. Puis elle s'arrête. Elle regarde.
Je jette un œil : elle est adossée à un bord du boudin du parc et elle regarde alentour.
Il n'y a aucun bruit à part le bruit de l'été en ville : un peu de tout, mais pianissimo...
Que regarde t elle, comme cela ?
Je ne vois rien.
Il n'y a rien à voir ! Un mur laid de parpaings à gauche, un mur de pierres défraichies au centre, un bout de ciel bleu en haut, un morceau de carreau en bas, et le mur de la maison à droite.
Je m'avance.
Elle tourne lentement sa tête vers le nouveau bruit, à moins que ce ne soit vers l'endroit où quelque chose à changé dans son champ visuel.
Elle me regarde. Je la regarde.
Il n'y a plus bientôt que ces regards qui regardent le regard de l'autre.
Alors je prends une photo.
Alors je prends conscience de la largeur, de la profondeur, de l'intensité ,du regard de cet enfant, là devant moi, qui m'offre ici, à cet instant, et pour la deuxième fois de sa vie, tout son être, entièrement et complètement contenu et tendu dans et par ce regard.
Elle a à peine un an, elle a déjà mille ans, elle vient à peine d'arriver, elle a toujours été là.
Ce regard m'emplit.
Je serais toujours dans ce regard. Je serais toujours là pour te le rappeler lorsque tu l'auras oublié. Ce regard me transforme déjà. Il me montre ce que je n'ai jamais vu. Il me pointe ce que je suis.
Ce regard est là pour toi. Il t'éclaire ce que tu es.
N'oublies jamais ces regards,
ma fille,
c'est toi.
pour F.
dimanche 10 octobre 2010
Un Enfin pour un Début...
A l'écoute : Leucocyte de Esbjörn Svensson Trio.
Et pourtant se saisir de la complexité revient souvent à prendre avec soi la simplicité de cette saisie.
Cette saisie n'est pas ici une mesure, au sens d'une coupure. Cette saisie est, au sens exprimé par Alain Badiou dans Eloge de l'Amour, l'acceptation d'une contingence, ni calculée, ni expérimentée.
Il me semble qu'enfant, avant l'âge de huit ans, j'acceptais d'emblée cette contingence, cet incertain, ces espaces de liberté et de création.
Il me semble enfin avoir compris, en tant qu'adulte advenu, que je dois accepter d'emblée, à nouveau, cette contingence, qui seule, peut m'ouvrir des espaces de liberté et de création, des espaces de regards "neufs", des espaces de rencontres.
Il me semble alors que je peux regarder ces regards et rencontrer ces rencontres.
Comme avant mes huit ans.
Il ne s'agit pas ici de re-faire, ni de re-lire, ni de re-connaître, ni de re-trouver, ni surtout pas de se souvenir.
Il s'agit juste d'accepter d'être.
Enfin.
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