vendredi 22 janvier 2016

A l'écoute : Gently Disturbed de Avishai Cohen Trio

"Chacun de ses hommes avait rencontré en l'autre son même étranger qu'il avait cru pouvoir s'annexer. Lorsque le miroir se brise, à la passion succède la haine, et quand la haine elle-même est devenue impossible parce que l'autre se dérobe, la porte s'ouvre sur la mélancolie ou l'égarement."
François Roustang - Un destin si funeste - {-à chacun sa folie-}

F. Roustang décrit ici in fine (en terminant son chapitre) la relation entre Jung et Freud.

Cette première phrase a résonné étrangement dans certaines histoires de ma vie il y a peu. Je postule pour ma part d'ailleurs qu'elle peut être générique de certaines relations humaines, que ce soit entre hommes, entre femmes ou même entre homme et femme.

Le "même étranger" peut se lire de plusieurs manières.  Eclairé par le contexte du chapitre du livre cité, il est tentant pour moi d'y voir une formule de réciprocité, le "même" renvoyant aux croyances de chacun sur l'autre, quand bien même la réalité relationnelle montre beaucoup de différent, voire essentiellement du différent, c'est à dire ici de l'antagonisme.

L'étranger, l'étrange autrui, en l'autre est ainsi le "même" pour chacun, c'est à dire, que les deux représentations de l'étranger/étrange sont antagonistes mais vues par chacun dans le miroir de l'autre, elles peuvent apparaître identiques. Chacun semble alors vouloir posséder cette représentation du "même" et de l'étrange à la fois, en l'autre et en soi bien évidemment.


jeudi 21 février 2013

le modèle {Différences-Ressemblances}

à l'écoute : Laker Boo de Portico Quartet

"La force d'une conviction est sans rapport avec sa véracité"

 J'ai rencontré il y a peu un homme en transition dans son occupation professionnelle. Discutant avec lui de ce qui différencie les humains entre eux et m'attachant à montrer combien la grille de lecture "différences - ressemblances" (de chacun des membres d'un groupe)  pouvait être pertinente pour un examen approfondi d'un groupe porteur d'un projet, il m'affirme sa croyance que l'habitude nous pousse à regarder trop les différences (qui ne ne représentent selon lui que 5% de l'individu) et pas assez les ressemblances, i.e. en réalité... des différences avec d'autres entités non-humaines...

Ainsi, pourtant, comme il feint de ne pas le voir, les différences, les différenciations, sont un moyen commode pour examiner à la fois  tout faire, tout être et tout avoir.
Ainsi, pourtant, comme je me plais à le faire vivre, les ressemblances, les similitudes sont un moyen commode pour imaginer, postuler des catégories et passer d'un  faire-être-avoir à un autre.

Dans "Le problème Spinoza" de  Irvin Yalom, Bento Spinoza déclare :
"Je recherche le vécu joyeux qui naît non pas tant du lien que de l'abolition de la séparation."
et l'explique plus loin :
"Voilà la différence -  la différence entre des hommes qui se rapprochent pour avoir chaud et se sentir protégés et les hommes qui ensemble partagent une vision joyeuse de la Nature ou de Dieu."
Sans doute Svami Prajnanpad a il pu transmettre aux hommes que l'examen des différences, des séparations entre les humains finit par amener celui qui en fait l'expérience à voir éclore en lui ce sentiment d'abolition du lien et in fine d'unité avec non seulement sa propre catégorie mais également, par récurrence, avec tout ce qui peut se catégoriser.
L'expérience du "lien" peut par récurrence de la différenciation aboutir à l'expérience de "l'abolition de la séparation". C. Trungpa a lui même enseigné et transmis cette expérience à d'autres hommes.

Dans cette expérience, qui apparaît solitaire à celui qui souhaite la connaître, il y a une simultanéité et j'ajoute, une complétude :

"...contrairement à toute attente, cette idée peut unir les hommes entre eux - c'est être simultanément à part tout en prenant part."

En ce sens, expérientiel, le propos de l'homme que j'ai rencontré il y a peu, est totalement juste.

Et, comme je me plais à le croire, la véracité ou la justesse d'une proposition peut être sans rapport avec la conviction de celui qui l'émet...



jeudi 24 mars 2011

Aveuglement et Lucidité

A l'écoute : Bleu Pétrole de Alain Bashung

J'ai écris par ailleurs que c'est la vue sur le monde qui change le monde.

Or la vue n'est qu'un processus mental et comme nous l'a appris notamment Svami Prajnanpad, le mental est un comme un écran entre la Réalité et nous. D'autres auteurs, comme Bernard d'Espagnat, repris notamment par Basarab Nicolescu, introduisent le concept de "réel voilé" ou de "zone de non-résistance" comme un "tiers caché" c'est à dire, une part de ce qui est en tant que ni objet, ni sujet, la part qui ne résiste pas à nos sens, nos instruments, nos formalisations, nos rationalisations, nos logiques formelles. La part de ce qui est et qu'on nomme, définit, ni par la "positive", ni par la "négative", la part de ce qui est et qui sans doute est éminemment contradictoire.

Dans cette vue là, l'humain est la Réalité de l'humain, donc selon la logique lupascienne, une tridialectique : à la fois, un "objet", à la fois un "sujet" et à la fois un insaisissable pourtant consistant.

Olivier Penelaud a élaboré un modèle cognitif sur ce schéma ternaire mais pour lui, l'objet est l'attention de l'être (son "avoir"), le sujet est l'intention (son "être" au s.s.) et le troisième pôle existant en même temps, le projet, en tant que rationalité de l'être, (son "faire").

Dans ce modèle là, la vue sur le monde serait sans doute l'attention portée à ce qui est.

En même temps, grâce à l'intention dirigée vers ce qui est, il apparaît sans doute possible, enfin, de réaliser un projet pour ce qui est. Ce "faire" change alors ce qui est car change l'attention portée à ce qui est...

Ainsi, ce n'est pas exactement la vue sur le monde qui change le monde,

C'est le faire qui devient le monde, me semble t il. Le faire attentionnel et intentionnel.

Et d'une certaine manière, cela change tout...

Pour ma part, il m'est arrivé d'être submergé par un regard de l'autre, en oubliant, je le reconnais volontiers, que ce regard n'est qu'une partie réduite de l'être qui interagit ici avec moi et avec le monde.
C'est d'une certaine manière prosaïque, la célèbre croyance que "l'amour rend aveugle", par exemple, car l'aimé, ici, semble t il, confond le regard de l'autre aimé avec le monde qui l'entoure.

Et, pourtant, au delà de l'attention et de l'intention d'aimer, le "faire" de l'amour ne rend il pas très lucide ?

mardi 12 octobre 2010

...et Re-Connaissances.

 A l'écoute : Quiet Nights de Diana Krall

Le lecteur déjà attentif aura remarqué que sur le premier billet de ce tout jeune blog est écrit :

"Il ne s'agit pas ici de re-faire, ni de re-lire, ni de re-connaître, ni de re-trouver, ni surtout pas de se souvenir."

 Or, il aura peut-être réalisé aussi que dans le deuxième billet, il y a des indices qui semblent indiquer que la scène décrite est un souvenir :

"Alors je prends une photo."

 Hum. Contradiction ou pas ?

Une photo est selon moi une portion d'espace-temps figé, où ni le temps ni l'espace ne se transforment. En ce sens, c'est comme une "information pure", sans contexte. Une photo n'a ainsi aucune valeur, sauf pour l'émetteur et pour le récepteur de l'information qu'elle contient.
Mais, de manière plus subtile encore, l'information n'a aucune "valeur" si personne ne lui en donne.
Quelle est donc la nature de cette "valeur" ?

Le sens.
La pertinence.

A la fois pour l'émetteur et pour le récepteur. Il se peut d'ailleurs que la pertinence soit a priori différente pour l'un et l'autre, il arrive aussi qu'elle soit "isomorphiquement" la même. Ce dernier mot "compliqué" pointe ainsi ici non une identité de sens ("=") mais au moins une analogie de sens. Dit autrement, ce n'est pas A=B, alors C=D, mais A est à B ce que C est à D et réciproquement. C'est donc la relation à la relation entre des éléments (ici: A,B, C, D) qui est pointée par l'émetteur/récepteur et non les relations entre les éléments eux-mêmes, ni même les éléments eux-mêmes. C'est bien dans la relation à la relation entre les éléments (qui définissent ainsi l'information) que se trouve la pertinence, le sens, aussi bien pour l'émetteur que pour le récepteur de l'information.

Si je postule qu'un souvenir est une information mise en mémoire, alors le billet "Connaissances..." relate un souvenir.
Si je postule qu'un souvenir peut-être également une information pertinente mise en mémoire, je retiens de facto, non seulement l'information elle-même, mais sa pertinence, son sens, à un moment donné, lié à un certain espace-temps, un certain contexte.
La pertinence n'est ainsi jamais absolue, car elle dépend du contexte, toujours ! Son inter-dépendance est absolue tandis que sa co-dépendance est relative.
Ainsi l'information pertinente peut devenir non-pertinente et réciproquement, selon le moment où l'information est "examinée", émise/reçue par l'émetteur/récepteur.
Ainsi, le souvenir relaté dans "Connaissances..." n'en est pas vraiment un car la pertinence de ce regard décrit m'a toujours échappé, jusqu'à peu.
Ainsi, le souvenir relaté dans ce billet en est un, de fait, aujourd'hui, car la pertinence de ce souvenir est mise également en mémoire. Je pourrais donc me souvenir du sens de ce regard regardé.

Il se peut aussi que, un jour prochain, je donne un autre sens à ce regard. Lorsque, par exemple, l'enfant m'aura, une fois devenue adulte, re-tourné ce sens pour elle.
Ce retour de pertinence est comme une présentation à nouveau, une re-présentation.

Si, et seulement si, la pertinence de l'information change, je peux dire qu'il y a connaissance à nouveau.
Il y a là très précisément re-connaissance.
Non pas de ce qui est même, de ce qui est identique, au sens "=", mais de ce qui est précisément différent, autre.

Dans ce regard entre un père et sa fille, il y a ce que le père et la fille s'envoient mutuellement : du même et du différent. Mais le père sait, lui, que c'est différent en même temps que c'est le même ! La fille, à cet âge-là ne le sait pas encore : elle voit seulement le même (dans ce différent qui lui est présenté). Lorsqu'elle grandira, le père doit s'assurer que la fille voit aussi le différent, ce différent relié très étroitement au même. Cette "assurance" est pour ma part, un acte d'amour du père envers sa fille.

Ainsi, lorsque la fille verra, sans doute chez un autre homme d'ailleurs qui peut lui apparaître au premier abord comme du même, le différent, elle re-trouvera la connaissance du même et s'apercevra alors que c'est différent : elle se re-connaitra en ce différent/même.
Si la fille peut alors communiquer cette découverte à son père, ce dernier sera le plus heureux des pères car il aura compris alors que sa fille, d'une certaine manière l'a vraiment re-connu tout en se re-connaissant elle. De la même manière, le père, au tout début de la vie de sa fille, en la connaissant "brutalement" à sa naissance comme "même", l'a re-connu officiellement auprès de la société des hommes comme "différente".

Ainsi, la connaissance, ou co-n-naissance, ne suffit pas, le même ne suffit pas.
Cette connaissance n'est pertinente qu'au moment où elle devient re-co-n-naissance, au moment où elle devient différente.

Au delà de l'information et du système informationnel ici illustré,

au delà d'un regard entre le père et sa fille ou/et entre la fille et son père,

il s'agit d'amour.

lundi 11 octobre 2010

Connaissances...


A l'écoute : When I Look in Your Eyes de Diana Krall


Du bruit de jouets d'enfant. Cela vient de la terrasse. Nous sommes au début de l'été.  Elle est là.

Elle est là, dans son parc gonflable, elle a à peine un an.

Elle joue, elle joue, elle joue. Puis elle s'arrête. Elle regarde.

Je jette un œil : elle est adossée à un bord du boudin du parc et elle regarde alentour.

Il n'y a aucun bruit à part le bruit de l'été en ville : un peu de tout, mais pianissimo...

Que regarde t elle, comme cela ?

Je ne vois rien.

Il n'y a rien à voir ! Un mur laid de parpaings à gauche, un mur de pierres défraichies au centre, un bout de ciel bleu en haut, un morceau de carreau en bas, et le mur de la maison à droite.

Je m'avance.

Elle tourne lentement sa tête vers le nouveau bruit, à moins que ce ne soit vers l'endroit où quelque chose à changé dans son champ visuel.

Elle me regarde. Je la regarde.

Il n'y a plus bientôt que ces regards qui regardent le regard de l'autre.

Alors je prends une photo.

Alors je prends conscience de la largeur, de la profondeur, de l'intensité ,du regard de cet enfant, là devant moi, qui m'offre ici, à cet instant, et pour la deuxième fois de sa vie, tout son être, entièrement et complètement contenu et tendu dans et par ce regard.

Elle a à peine un an, elle a déjà mille ans, elle vient à peine d'arriver, elle a toujours été là.

Ce regard m'emplit.

Je serais toujours dans ce regard. Je serais toujours là pour te le rappeler lorsque tu l'auras oublié. Ce regard me transforme déjà. Il me montre ce que je n'ai jamais vu. Il me pointe ce que je suis.

Ce regard est là pour toi. Il t'éclaire ce que tu es.

N'oublies jamais ces regards,

ma fille,

c'est toi.


pour F.

dimanche 10 octobre 2010

Un Enfin pour un Début...


Saisir la complexité de l'être n'est pas simple.

Et pourtant se saisir de la complexité revient souvent à prendre avec soi la simplicité de cette saisie.

Cette saisie n'est pas ici une mesure, au sens d'une coupure. Cette saisie est, au sens exprimé par Alain Badiou dans Eloge de l'Amour, l'acceptation d'une contingence, ni calculée, ni expérimentée.

Il me semble qu'enfant, avant l'âge de huit ans, j'acceptais d'emblée cette contingence, cet incertain, ces espaces de liberté et de création.

Il me semble enfin avoir compris, en tant qu'adulte advenu, que je dois accepter d'emblée, à nouveau, cette contingence, qui seule, peut m'ouvrir des espaces de liberté et de création, des espaces de regards "neufs", des espaces de rencontres.

Il me semble alors que je peux regarder ces regards et rencontrer ces rencontres.

Comme avant mes huit ans.

Il ne s'agit pas ici de re-faire, ni de re-lire, ni de re-connaître, ni de re-trouver, ni surtout pas de se souvenir.

Il s'agit juste d'accepter d'être.

Enfin.